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La médiation pratiquée à la Ronzière

L’observation de 42 séances en 2017-18 a permis d’isoler dix critères de la médiation pratiquée par Isabelle. Ce sont : l’attention bienveillante, l’authenticité, l’humilité, la liberté, le cadre, la coopération, l’altruisme, la réussite, le dépassement de soi, le rythme.

Une philosophie

L’attention bienveillante

À la Ronzière, Isabelle accueille des jeunes en institutions spécialisées, mais aussi des scolaires et des jeunes de centres de vacances. Elle est accompagnée dans ces séances de jeunes, stagiaires ou adhérents du centre équestre qui participent et s’initient à la médiation animale. Des talents se révèlent.

Isabelle accueille également des adultes, handicapés physiques ou mentaux, des adultes en difficultés sociales, des personnes âgées parfois dépendantes. Elle est alors accompagnée lors des séances d’adultes qui deviennent des médiateurs relais, offrant un large éventail d’âges et de compétences.

Porter une attention bienveillante, c’est donc accueillir. Accueillir l’autre comme il est. Sans jugement. Sans a priori de sexe, de genre, d‘âge, de handicap, de référence philosophique ou religieuse. Porter une attention bienveillante sur l’autre, c’est focaliser sur le positif, même s’il est ténu. C’est donner au jeune le sentiment d’exister dans le regard de l’autre. C’est, à chaque instant, opter pour l’alternative positive, lui montrer que l’on croit en lui, surtout quand lui n’y croit plus. Il s’agit alors de croire pour deux, de susciter de la fierté et d’inciter au dépassement de soi. Pour cela, il faut savoir détecter ses désirs, ses rêves, pour engager une relation de mise en confiance, créer un environnement sécurisant, proposer des activités qui vont rehausser son image de soi et faire reculer l’anxiété, voire la peur. C’est aussi chercher ses points forts, ses intérêts, ses projets pour engager une dynamique positive de développement.

Il est parfois difficile de rester impassible face une situation qui n’évolue pas comme prévu, voire qui régresse. Un médiateur solidement ancré sur ses convictions peut garder une attention bienveillante en toutes circonstances, surtout les plus difficiles.

L’attention bienveillante, c’est aussi faire passer de bons moments et fabriquer de bons souvenirs qu’ils pourront emporter avec eux.

Mais bienveillance ne signifie pas laisser-faire et laxisme. La bienveillance n’exclut pas l’exigence. La bienveillance s’inscrit dans une intention de faire grandir.

L’authenticité

Les séances ne sont pas préparées. Chaque séance est originale, fruit de l’improvisation et de la créativité d’Isabelle, en fonction des jeunes, de la météo et des besoins des animaux. Tout dans la présence d’Isabelle, sa gestuelle et sa voix, indique la spontanéité et la sincérité. Chez elle, la mise en scène est un art. Cette mise en scène est déterminante pour la réussite de l’action.

L’authenticité, c’est refuser de s’enfermer dans des méthodes clé en main, sorte de formatage de l’action, avec ses règles, ses protocoles, ses rigidités, ses certitudes, voire ses obsessions. L’authenticité, c’est la capacité à modifier et adapter son action en fonction du présent. C’est refuser une position d’acteur qui joue artificiellement un rôle. Les jeunes, très attentifs aux comportements humains, sentent ce qui sonne faux.

L’authenticité, c’est exprimer son humanité et non une fonction.

Par un investissement complet de soi, le médiateur exprime un pouvoir de conviction très fort. Sa présence apparaît naturelle, fluide, spontanée. Il inspire confiance, sérénité et sincérité. Il montre que l’autre est pleinement pris en considération, qu’il a une existence pour un médiateur qui construit une réponse spécifique.

Les silences, les suspensions du temps sont les marqueurs d’une pensée qui s’élabore. Par l’exemplarité de son attitude, il s’agit de transmettre une façon d’être face à l’obstacle ou au projet.

Cet aspect devient encore plus central quand on s’adresse à des populations qui présentent des déficiences altérant la relation humaine.

En effet, si la relation humaine repose essentiellement sur la langue et les codes définis par une culture, il n’en reste pas moins que l’humain, de par sa phylogenèse, appartient toujours au règne animal. À ce titre, il conserve au plus profond de son cerveau des aires archaïques, les aires limbiques, sièges des émotions, qui lui confèrent tout un registre de communication non verbale : expressions du visage, notamment des yeux, gestuelle, intonations, odeurs, phéromones… Autant de micro-indices que l’animal perçoit naturellement, ce qui établit bien une relation. Cette relation peut être de méfiance et entraîner de l’agressivité. Si cette relation est affectueuse, il y a production d’ocytocine qui génère du bien-être. L’ocytocine a un rôle connu chez les hommes, notamment en ce qui concerne la confiance, la générosité, les comportements maternels. Une étude a montré que l’échange de regards entre un chien et son maître déclenchait chez les deux une augmentation du taux d’ocytocine. Réciproquement, l’inhalation d’ocytocine provoque une augmentation du nombre de regards.

Le médiateur s’inscrit donc dans cette boucle non verbale très puissante. Sa force de conviction réside dans l’harmonie entre son mode verbal et celui non verbal. Toute dissonance entre ces deux modes d’expression génère un mal-être, révèle un manque de sincérité et induit donc une méfiance qui handicape l’action.

L’humilité

Le refus d’appliquer une méthode toute faite ne permet pas de se défausser sur des causes extérieures à soi. L’humilité, c’est donc admettre que, parfois, ça ne marche pas comme prévu ou espéré. En ce sens, à l’issue de chaque séance, Isabelle se montre très critique quant à certaines de ses initiatives. Elle repère avec beaucoup de vigilance ce qui lui semble être une insuffisance ou une erreur.

En effet, dans tout ce qui touche l’humain, la certitude n’existe pas. Le comportement humain est le domaine du doute par excellence. Mais pas un doute destructeur qui paralyse et génère de l’anxiété. Il s’agit d’un doute constructif, un doute moteur, qui aiguise la perception et stimule l’élaboration mentale. Il faut alors sans cesse poser des hypothèses pour essayer de comprendre les comportements de l’autre, humain ou animal, admettre que l’on ne sait pas tout, rechercher des conseils, des points de vue divergents, être boulimique de savoirs et formations éclectiques. C’est cette dynamique de pensée qui assure la flexibilité face à l’événement et qui permet de faire évoluer ses pratiques.

Des leviers

La liberté

La liberté de chacun des partenaires est une composante majeure de la médiation pratiquée par Isabelle.

D’abord, il y a l’aménagement d’un espace de liberté pour le jeune, avec le refus de faire agir par la contrainte. Pour obtenir son engagement dans une tâche, il faut son adhésion affective. C’est la condition pour qu’il accepte et surmonte les désagréments de la tâche, qu’il libère ses compétences et déploie sa créativité. Il peut d’ailleurs lui-même proposer une activité puisque Isabelle demande régulièrement ce qu’ils veulent faire, s’ils ont des préférences.

Le jeune peut donc, à tout moment, exprimer son accord, voire son engouement ou son dégoût, voire sa peur, refuser l’activité, y entrer, y rester, en sortir et y revenir quand il le veut. Plusieurs activités sont souvent proposées simultanément pour répondre à la diversité des profils chez les jeunes.

Ensuite vient la liberté du médiateur.

En médiation animale, le médiateur est sans cesse confronté à la contingence. Avec un jeune et un animal, le médiateur doit faire face à des situations très diverses et souvent imprévisibles. La liberté de l’accompagnateur est la condition nécessaire de son adaptabilité au présent. On ne peut pas répondre à cette diversité par une méthode toute faite. Le médiateur dispose d’une liberté qui lui permet d’être en harmonie avec ses convictions les plus profondes. Il s’agit plus d’une philosophie fondée sur l’éthique et offrant une large palette de possibles ancrés sur des principes humanistes. Cela suppose une réflexion théorique appuyée sur des connaissances du fonctionnement mental de l’humain et de l’animal et sur une expérience. Ce qui permet alors de proposer un large éventail de solutions concrètes, synthétisant l’affectif, le cognitif et le biologique pour alimenter l’intuition.

Enfin, il faut considérer la liberté de l’animal.

La médiation suppose un animal éduqué qui sait se comporter avec les jeunes qu’on lui présente. Il se laisse mener, brosser, caresser, câliner, il est attentif et exécute les exercices qu’on lui demande. Il est bienveillant et attend des récompenses. Mais il a la liberté d’exprimer son désaccord, sa peur, son refus, sa fatigue, son énervement. Un animal fatigué peut, en effet, avoir des comportements brusques et, sans le vouloir, devenir dangereux. Charge aux humains de reconnaître les signaux envoyés par l’animal et de respecter son bien-être. Comme le jeune, l’animal dispose donc d’une liberté fondamentale : celle d’adhérer à la tâche ou de la refuser .

Mais liberté ne signifie par laxisme. La pleine liberté ne peut s’exprimer qu’à l’intérieur d’un cadre.

Le cadre

Un cadre, c’est une enveloppe qui vous protège et vous donne un sentiment de sécurité, condition essentielle pour être pleinement soi.

Or, justement, la Ronzière présente toutes les caractéristiques d’un cadre. Elle offre un cadre à la fois physique, humain et symbolique.

La Ronzière est un lieu clos mais vaste qui ne donne pas un ressenti de prison. C’est un lieu segmenté en une multitude de sous-espaces, de tailles et d’atmosphères diverses, et qui permet d’y conduire une grande variété d’activités. À ce jour, nous avons recensé 53 activités différentes.

L’encadrement est assuré par des humains, nombreux, disponibles, attentifs, bienveillants, qui dynamisent et sécurisent. À tout moment un adulte est disponible pour un jeune qui se trouve en besoin d’aide ou de réconfort. Ce cadre humain engendre un sentiment d’appartenance à l’humain et complète celui qui, à travers l’animal, confère une appartenance au vivant.

Ce cadre symbolique, fait de règles et de principes, éloigne le danger et favorise le vivre ensemble ; le respect de la dignité de la personne et de l’animal constituent une limite infranchissable.

Le cadre est la limite que l’on fixe à la liberté. Le médiateur pose les limites s’il juge la tâche hors de portée pour le jeune ou dangereuse. La limite n’est pas exprimée en termes de contraintes imposées. En effet, se soumettre à une consigne génère un déplaisir qui incite à la transgression dès que l’adulte s’éloigne. Une contrainte apprise par soumission ne sera pas transmise à la génération suivante. Le médiateur prend donc le temps d’expliquer la signification de la limite. Il s‘agit alors d’obtenir l’adhésion à une contrainte. Une contrainte apprise par adhésion aura plus de chance d’être respectée et transmise.

La coopération

Autour d’une même activité, nous allons rencontrer des garçons et des filles, des jeunes d’institution et des jeunes du centre équestre, des jeunes et des adultes de tous les âges, tous engagés côte à côte pour réussir l’activité.

La coopération, c’est faire se rencontrer des humains très divers pour qu’ils apprennent à se connaître et à construire les conditions d’un vivre et réaliser ensemble. Comme, par exemple, des jeunes et des plus âgés pour assurer un échange intergénérationnel, pour que les plus âgés comprennent les façons de « voir » et les réactions des jeunes. Et réciproquement, pour que les jeunes bénéficient de l’expérience de vie des plus âgés.

La coopération sert non pas à effacer les différences, mais à construire une adéquation relationnelle et une complémentarité. La coopération est une culture du compromis qui exige des concessions de part et d’autre et donc une maîtrise de son ego et une décentration. La coopération sert aussi à apprendre à écouter l’autre en faisant taire provisoirement ses opinions et, par des arguments, partager ensuite son point de vue.

La coopération, c’est le contraire de la concurrence. La coopération sécurise car elle permet d’échapper à la solitude devant le quotidien, d’échapper au sentiment d’abandon, de mise à l’écart. La coopération motive car elle montre que l’on peut réaliser de plus grands projets en additionnant nos compétences.

L’altruisme

Donner à manger à l’animal, lui changer son eau, nettoyer son habitat, le brosser, le promener, le caresser, lui parler, rendre service à l’animal, lui faire plaisir, satisfaire les demandes émises par Isabelle, tout cela relève de l’altruisme car il n’y rien à obtenir en échange. Il s’agit tout simplement d’avoir le sentiment de faire plaisir à l’animal ou à Isabelle.

Mais s’agissant de l’animal, le plaisir qu’on imagine lui procurer est-il bien ressenti comme du plaisir par lui ? Car, dans ce sentiment de faire plaisir à l’animal, il y a une part d’anthropomorphisme. Qu’éprouve l’animal en réalité ? Nous l’ignorons.

L’altruisme est plus complexe qu’il n’y paraît. Dans l’altruisme, n’y a-t-il pas une part d’égoïsme ?

N’est-ce pas pour se faire plaisir qu’on fait plaisir ? Qu’importe. Du moment que ça marche.

« Rendre service » est un puissant levier pour obtenir l’engagement dans une tâche et donc initier une relation sociale, donc une décentration. Et pour nous, c’est l’essentiel.

La réussite

Les activités sont choisies en fonction des capacités des jeunes afin d’assurer la réussite. Elles sont présentées de façon à rendre la réussite identifiable par le jeune. Les médiateurs apportent, si besoin est, leur aide pour aboutir à la réussite.

La réussite, c’est quand le résultat est conforme à ce qu’on attendait, c’est quand le perçu s’harmonise avec l’imaginaire. Loa Tse disait : « Réussir, c’est aller d’échec en échec sans perdre l’enthousiasme. » C’est mettre l’échec en échec.

En effet, entrer dans une tâche, même familière, induit toujours une appréhension, une anxiété, une peur, car l’issue n’est jamais assurée d’avance. Réussir, c’est certes vaincre les obstacles, mais aussi s’être dépassé pour surmonter cette anxiété. C’est une victoire sur soi. Réussir stimule le système endogène de la récompense et procure du plaisir. Le vécu de la réussite, par la décharge de dopamine qu’elle provoque et la jubilation qui l’accompagne, est comme une drogue vers laquelle on veut revenir. De plus, le vécu répété de réussites permet d’anticiper un nouveau vécu de réussite. Et cette seule anticipation déclenche la production de dopamine qui désinhibe et rend plus efficace, donc facilite la réussite. Nous sommes alors engagés dans un cercle vertueux.

Des études tendent à montrer que les récompenses externes, comme les félicitations, ont tendance à se substituer et à éteindre le système endogène. Les félicitations peuvent donc être contre-productives. Pour nous qui ne sommes pas habitués à cette approche, la situation est psychologiquement difficile. Aussi faut-il donner à l’exécutant les critères qui lui permettront d’ajuster en continu son action et d’évaluer lui-même sa réussite. Le médiateur transmet alors le plaisir qu’il a de voir le jeune réussir.

Le dépassement de soi

S’occuper des animaux l’hiver dans le froid ou les jours de pluie dans la boue n’est pas particulièrement agréable et suppose de savoir surmonter des désagréments. De même, certains peuvent avoir une réticence, voire une peur, à approcher et toucher un animal.

Le médiateur encourage, incite, stimule, accompagne, montre l’exemple et prend appui sur les autres jeunes pour surmonter l’anxiété, dépasser les peurs ou phobies. C’est tout un travail d’approche pour que le jeune s’engage de lui-même – on n’impose pas – dans l’activité dont l’issue est incertaine. Il s’agit donc de se dépasser en choisissant de croire en lui.

Le défi ne peut être proposé qu’après une succession de réussites préalables. La réussite et l’anticipation de la réussite sont un puissant facteur de motivation. Anticiper la réussite déclenche une décharge de dopamine qui désinhibe et libère ses potentialités et facilite la réussite. Avoir réussi par dépassement de soi procure un immense plaisir, une jubilation, une fierté. Le système de récompense endogène est stimulé et incite à y revenir. En ce sens, le défi appelle le défi.

Un défi, c’est se mettre en situation d’apprentissage et donc de développement.

Par la modulation de la tâche, par des aides adaptées, par des encouragements verbaux, le médiateur assure la réussite

Le rythme

En moyenne, une séance de deux heures, c’est six activités qui se succèdent ou se déroulent en parallèle. Une séance, c’est savoir alterner les tâches familières qui rassurent, mais qui peuvent à la longue ennuyer et provoquer un engourdissement mental. Bien rythmer une séance, c’est savoir trouver le bon moment pour insuffler de la nouveauté qui réveille l’intérêt.

C’est aussi savoir prendre son temps pour que ceux qui ont une lenteur à concevoir ce qu’on leur demande entrent à leur rythme dans la tâche. Il s’agit aussi de savoir faire durer une activité pour ceux qui ont envie de prolonger la proximité avec l’animal.

À l’opposé, il y a les hyper actifs auxquels il faut sans cesse proposer une activité sous peine de les voir s’activer par eux-même souvent de façon désordonnée et dangereuse.

Le rythme d’une séance est un sujet délicat.

En résumé

La médiation animale pratiquée à la Ronzière construit un environnement « sécure » (au sens de Bowlby) qui, progressivement, développe chez le jeune un réconfort, une sécurité affective propice à une autorégulation émotionnelle, une aisance sociale, une confiance en soi et en l’autre, et donc favorise les activités exploratoires en vue d’une autonomie dans la vie adulte.


Charles Lostis, décembre 2018
A
près une formation initiale à la médiation cognitive validée par le Hadassah Wizo Institute de Jérusalem, après une réflexion sur « l’interaction de tutelle » développée de Jérôme Bruner psychologue à l’Université de Harvard et le principe de résilience développé par Boris Cyrulnik, s’appuyant sur une batterie d’exercices conçus par lui autour de l’idée proposée en 1991 par Stanilas Dehaene : « … un cerveau constamment entrain de générer des variétés d’hypothèses internes et de les tester sur le monde extérieur, plutôt qu’un environnement qui impose (et enseigne) des solutions directement à la structure interne du cerveau », Charles Lostis a, pendant 20 ans, pratiqué la médiation cognitive auprès de jeunes collégiens et lycéens.